Cinq mois après l’annonce par Ousmane Sonko du retrait de Kosmos Energy de la licence Yaakaar-Teranga « sans aucune contrepartie financière pour le Sénégal », le dossier revient au-devant de la scène. Lors de sa Déclaration de politique générale, le Premier ministre Al Aminou Lo a révélé l’existence d’un contentieux portant sur 55 millions de dollars. Une somme qui, selon lui, serait due à l’État au titre d’obligations prévues par le Code pétrolier.
Le dossier Yaakaar-Teranga prend une nouvelle tournure.
Lors de sa Déclaration de politique générale devant l’Assemblée nationale, le Premier ministre Al Aminou Lo a fait état d’une somme de 55 millions de dollars US liée à la gestion de la licence gazière. Une révélation qui interpelle, d’autant qu’elle intervient quelques mois seulement après l’annonce par Ousmane Sonko du retrait de Kosmos Energy et de PETROSEN de cette licence.
Le 23 avril 2026, alors Premier ministre, Ousmane Sonko annonçait en effet la conclusion d’un accord permettant le retrait conjoint de Kosmos Energy et de PETROSEN de la licence du bloc gazier de Cayar, communément appelé Yaakaar-Teranga.
À l’époque, il avait particulièrement insisté sur le caractère financier de l’opération, affirmant que l’accord avait été obtenu « sans aucune contrepartie financière pour le Sénégal ».
Le retrait devait être officialisé par arrêté ministériel avant l’attribution d’une nouvelle licence exclusivement à PETROSEN, permettant ainsi à la société nationale de reprendre la maîtrise du développement du gisement.
Ousmane Sonko avait alors présenté l’opération comme une étape importante dans la politique de souveraineté énergétique du Sénégal et salué le travail du ministre de l’Énergie, des Mines et du Pétrole, Birame Souleye Diop, du directeur général de PETROSEN, Alioune Gueye, ainsi que de leurs équipes.
55 millions de dollars en jeu
Quelques mois plus tard, les déclarations d’Al Aminou Lo viennent ajouter une donnée majeure au dossier.
Interpellé par le député Babacar Ndiaye sur la situation de Yaakaar-Teranga, le Premier ministre a confirmé l’existence d’une somme de 55 millions de dollars.
« Yaakaar Teranga, 55 millions de dollars US, ma wax, am na », a-t-il déclaré.
Selon ses explications, cette somme serait liée à des obligations découlant du Code pétrolier, notamment de son article 19. Le Premier ministre explique que certaines obligations prévues dans le cadre d’une licence ou d’une concession, lorsqu’elles ne sont pas exécutées, peuvent entraîner des paiements dus à l’État.
Dans le cas de Yaakaar-Teranga, ces obligations représenteraient, selon lui, environ 55 millions de dollars.
Mais c’est la suite de ses explications qui soulève davantage de questions.
Une renonciation contestée
Al Aminou Lo affirme qu’une décision aurait été prise pour renoncer à cette somme qui, selon lui, devait revenir à l’État.
« Quelqu’un s’est cru en droit de se substituer à l’État », a-t-il déclaré devant les députés.
Sans désigner explicitement, dans les propos rapportés, la personne responsable de cette décision, le Premier ministre évoque PETROSEN et Kosmos et laisse entendre qu’une démarche aurait conduit à exonérer les partenaires du paiement de cette obligation.
Il fait également état d’une lettre datée du 1er juin, adressée au directeur général de PETROSEN par le ministre sortant. Ce courrier aurait contesté la décision de renoncer aux 55 millions de dollars, au motif que son auteur n’aurait pas disposé de la compétence nécessaire pour engager l’État.
Al Aminou Lo a été catégorique :
« Il y a 55 millions de dollars US yuñu war a fay. Kenn amul droit baale ko ».
Autrement dit, cette somme devait être payée à l’État et personne n’aurait eu le pouvoir de l’abandonner.
Sonko et Al Aminou Lo parlent-ils de la même chose ?
C’est là que se situe le principal enjeu du dossier.
À première vue, les déclarations des deux Premiers ministres peuvent sembler contradictoires. En avril, Ousmane Sonko parlait d’un retrait de Kosmos « sans aucune contrepartie financière pour le Sénégal ». Quelques mois plus tard, Al Aminou Lo évoque une somme de 55 millions de dollars que l’État aurait dû percevoir.
Mais les deux affirmations peuvent, en théorie, porter sur deux réalités financières différentes.
Dans le premier cas, Ousmane Sonko faisait référence à l’absence de compensation financière versée par le Sénégal à Kosmos pour obtenir son retrait.
Dans le second, Al Aminou Lo parle au contraire d’une somme que Kosmos ou les partenaires concernés auraient dû verser à l’État, en raison d’obligations qui n’auraient pas été exécutées.
La contradiction n’est donc pas nécessairement établie.
Mais une interrogation centrale demeure : l’accord ayant permis le retrait de Kosmos a-t-il eu, directement ou indirectement, pour conséquence d’effacer ou de compromettre une obligation financière évaluée à 55 millions de dollars ?
Qui a décidé quoi ?
C’est précisément sur ce point que les documents du dossier pourraient permettre de faire la lumière.
Plusieurs questions restent en suspens :
– Les 55 millions de dollars faisaient-ils partie des négociations ayant conduit au retrait de Kosmos ?
– L’accord signé en avril prévoyait-il une renonciation à cette créance ?
– Qui a pris la décision de renoncer à cette somme ?
– Cette personne ou cette institution disposait-elle de la compétence juridique nécessaire ?
– PETROSEN pouvait-elle prendre une telle décision ?
– Le ministère de tutelle avait-il donné son accord ?
– S’agit-il finalement d’un contentieux distinct de l’accord de retrait annoncé par Ousmane Sonko ?
À ce stade, les déclarations publiques ne permettent pas d’apporter une réponse définitive à ces interrogations.
Al Aminou Lo a néanmoins insisté sur l’existence réelle du dossier et sur la nécessité d’en déterminer les suites.
« Léegi nag, loolu dañan xam fu mu mujjee », a-t-il notamment déclaré.
Avant d’insister : « Mais c’est réel. »
Les documents désormais au cœur du dossier
Pour comprendre ce qui s’est réellement passé, l’accès aux pièces du dossier apparaît désormais déterminant.
Il faudrait notamment examiner l’accord de retrait conclu avec Kosmos, les obligations contractuelles attachées à la licence, la décision ayant éventuellement entraîné la renonciation aux 55 millions de dollars ainsi que la lettre du 1er juin évoquée par le Premier ministre.
Ces documents permettraient de déterminer si les 55 millions de dollars constituent effectivement une créance exigible de l’État, si une renonciation a été décidée et, le cas échéant, dans quelles conditions et par quelle autorité.
Présenté en avril comme une opération majeure de reconquête de la souveraineté énergétique, le dossier Yaakaar-Teranga entre désormais dans une nouvelle phase : celle des responsabilités juridiques et financières.
Et une question reste posée : qu’est-il réellement advenu des 55 millions de dollars évoqués devant l’Assemblée nationale ?


